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Le béton autocicatrisant prend vie

Des fissures qui se colmatent d'elles-mêmes pour une durabilité accrue

Proefopstelling in Brugge met betonmuren van verschillende samenstellingen (© UGent, Nele De Belie)
Dispositif expérimental à Bruges avec des voiles de béton de différentes compositions (© UGent, Nele De Belie)

Le béton autocicatrisant évolue d’un concept de laboratoire vers une technologie de construction prometteuse, capable de colmater les fissures de manière autonome. Grâce à des bactéries, des polymères et des capsules intelligentes, le béton devient plus durable, nécessite moins d’entretien et résiste mieux à la pénétration de l’eau et des chlorures. Néanmoins, un déploiement à grande échelle requiert encore des projets pilotes, une écoconception axée sur les coûts et une prise en compte de l’ensemble du cycle de vie. La professeure Nele De Belie (UGent) met en lumière ces opportunités et ces défis. 

TiM Vanhove - 3 novembre 2026

Le béton se fissure souvent

En raison de sa faible résistance à la traction, des microfissures apparaissent dans le béton, ouvrant la voie à l’eau, aux chlorures ou au CO₂. Dans le cas du béton armé, cela entraîne au fil du temps la corrosion des armatures et une dégradation accélérée. La professeure Nele De Belie, rattachée au département des Structures de génie civil et des Matériaux de construction de l'UGent, explique: "Classiquement, ce problème est résolu par des inspections et des réparations, mais cela demande du temps et de l'argent. Le béton autocicatrisant tente d’inverser ce processus en conférant au matériau une capacité de réparation autonome." 

Prof. dr. ir. Nele De Belie, verbonden aan de vakgroep Bouwkundige Constructies en Bouwmaterialen van UGent
La professeure Nele De Belie, rattachée au département des Structures de génie civil et des Matériaux de construction de l'UGent  

L’autocicatrisation autogène – c'est-à-dire la capacité naturelle des particules de ciment non hydratées à réagir à nouveau au contact de l'eau — ne fonctionne que pour de très petites fissures. C’est pourquoi la recherche sur le béton autocicatrisant mise sur des systèmes qui vont bien au-delà des capacités naturelles du matériau. 

L’autocicatrisation autogène stimulée va encore plus loin: nous ajoutons alors des matériaux, tels que des polymères superabsorbants ou certains composants minéraux, qui renforcent ce processus naturel.

L’autocicatrisation autonome est encore autre chose: dans ce cas, nous intégrons de véritables nouveaux systèmes dans le béton, comme des capsules ou des bactéries, qui libèrent un agent de cicatrisation lorsqu'une fissure se forme.

Ces trois catégories (cicatrisation autogène, autogène stimulée et autonome) ont chacune leur propre domaine d'application et leurs défis techniques. Cette distinction est cruciale pour choisir la solution adaptée à une application spécifique", précise Nele De Belie. 

La micro-architecture derrière l’autocicatrisation

Les principes de base sont divers. Les chercheurs ont expérimenté des capsules en verre et en mélamine qui éclatent lorsqu'une fissure se forme, des granules bactériens qui produisent du calcaire, des hydrogels qui retiennent l'eau pour la libérer au moment opportun et éventuellement protéger les bactéries cicatrisantes, ainsi que des polymères encapsulés qui s'expandent dans la fissure. Bien que ces systèmes diffèrent fortement, ils partagent le même défi technique: ils doivent survivre au processus de malaxage, les capsules doivent rester compatibles avec l'agent de cicatrisation et leur contenu doit rester actif pendant des années dans un environnement extrêmement basique. 

Op het tomografiebeeld is te zien hoe polyurethaan (geel) in de scheur vloeit, terwijl een deel in de capsules achterblijft (© UGent, Kim Van Tittelboom)
L'image tomographique montre comment le polyuréthane (jaune) s'écoule dans la fissure, tandis qu'une partie demeure dans les capsules (© UGent, Kim Van Tittelboom)

"Lorsque nous utilisons des bactéries, nous devons tenir compte du fait que le béton a un pH d'environ 13. Dans un tel environnement, les bactéries ne peuvent survivre que si elles forment d'abord des spores, et même dans ce cas, elles doivent être protégées jusqu'à ce qu'une fissure se forme effectivement. C'est précisément pour cela que les hydrogels, les capsules de mélamine et les granules bactériens ont été développés: ils protègent les bactéries, retiennent l'humidité et veillent à ce qu'elles ne soient activées que lorsque l'eau s'infiltre par une fissure. En même temps, nous devons être conscients que la plupart des bactéries ont besoin d'oxygène. Dans les fissures profondes, où la concentration en oxygène est faible, certaines bactéries fonctionneront moins efficacement. Ce sont là autant de facteurs qui déterminent la robustesse d’un système bactérien dans la pratique", poursuit Nele De Belie.

Microscopisch SEM-beeld van kalksteenafzetting door bacteriën (© UGent, Lien Standaert)
Image SEM (MEB) microscopique de dépôt de calcaire formé par des bactéries (© UGent, Lien Standaert) 

Fissures silencieuses, coûts cachés

La pression sur le secteur de la construction s’accentue: normes de durabilité plus strictes, exigences accrues en matière de durée de vie et attention croissante portée au coût total de possession (TCO). Dans ce contexte, la fissuration devient un poste de dépenses silencieux, en particulier dans les parkings souterrains, les tunnels et les infrastructures souterraines. 

"Le béton autocicatrisant peut ralentir cette dégradation, sans nécessiter d'inspections ou de réparations supplémentaires. Cela s'inscrit pleinement dans une approche en cycle de vie: le coût initial est plus élevé, mais la maintenance devient moins coûteuse et la durée de vie fonctionnelle est prolongée. La pertinence sociétale réside précisément dans cette prolongation de la durée de vie. Nous parlons souvent de réduction du CO₂ et de circularité, mais prévenir l'apparition des dommages est tout aussi important. Même des fissures de 0,3 mm, qui restent acceptables selon les normes, peuvent déjà suffire à acheminer les chlorures jusqu'aux armatures. Si les fissures sont colmatées à temps, le risque de pénétration des chlorures et de carbonatation diminue. Pour des bâtiments ou des ouvrages d'art qui doivent rester fonctionnels pendant des décennies, cela est particulièrement pertinent", explique Nele De Belie.

Een scheur in beton die gedeeltelijk is opgevuld door gestimuleerde autogene zelfheling (© UGent, Didier Snoeck)
Une fissure dans le béton partiellement comblée par autocicatrisation autogène stimulée (© UGent, Didier Snoeck)

Du laboratoire au chantier: ce qui est déjà possible aujourd’hui

La première génération d'applications est techniquement viable. Les systèmes bactériens colmatent les fissures par formation de carbonate de calcium dès que l'eau s'infiltre. Les capsules de polyuréthane peuvent, quant à elles, combler entièrement les fissures. De plus, le polyuréthane reste élastique, ce qui permet de maintenir l'adhérence même sous l'effet de charges dynamiques.

Certaines capsules sont chauffées avant le malaxage afin de passer d'un comportement fragile à un comportement caoutchouteux, ce qui améliore leur taux de survie dans le mélange de béton. Concernant les polymères superabsorbants, qui gonflent au contact de l'humidité et freinent considérablement le passage de l'eau, les essais à grande échelle ont révélé un effet de surprise. Cela rend cette technologie particulièrement intéressante pour les dallages, les éléments préfabriqués et les ouvrages sensibles à l'eau comme les tunnels et les parkings.

"Dès que les analyses de cycle de vie et les indicateurs de durabilité prendront plus de poids, cela ouvrira la voie à l'innovation"

Opeenvolgende beelden tonen hoe een superabsorberend polymeer (SAP) opzwelt bij contact met water (© UGent, Didier Snoeck)
Des images successives montrent comment un polymère superabsorbant (PSA) gonfle au contact de l'eau (© UGent, Didier Snoeck) 

Nele De Belie précise à ce sujet: "Les polymères superabsorbants limitent les fissures de retrait. Lors d'un essai à grande échelle, nous nous attendions à ce que le béton se fissure afin de pouvoir suivre l'autocicatrisation. Finalement, le béton contenant les polymères superabsorbants n'a pas fissuré du tout. D'un point de vue scientifique, c'était moins intéressant pour étudier l'autocicatrisation, mais sur le plan technique, ce fut un véritable succès. Cela démontre que cette technologie ne se contente pas de réparer, elle peut même prévenir l'apparition des dommages."

Tijdens de inspectie bleek dat de muren met superabsorberende polymeren geen scheuren vertoonden, terwijl de muren zonder SAP's binnen twee weken scheurden (© UGent, Nele De Belie)

Lors de l’inspection, il est apparu que les voiles contenant des polymères superabsorbants ne présentaient aucune fissure, tandis que ceux dépourvus de PSA se sont fissurés en l’espace de deux semaines (© UGent, Nele De Belie)

Un produit bon marché qui coûte cher

Malgré les progrès, des défis subsistent, le principal étant le coût. "Le plus grand obstacle réside dans le fait que le béton est trop bon marché. Tout ajout augmente son prix, et les maîtres d'ouvrage se focalisent souvent sur le coût immédiat plutôt que sur les coûts à long terme. Par ailleurs, les capsules doivent survivre au malaxeur à béton tout en éclatant lors de la formation de fissures. Certains polymères réagissent avec l'humidité à travers les parois des capsules et durcissent ainsi prématurément.

L'humidité peut s'infiltrer et activer l'agent de cicatrisation avant même qu'une fissure ne se forme. Dans des environnements agressifs, caractérisés par de basses températures, la présence de chlorures et des cycles de séchage-humidification, la technologie doit en outre maintenir des performances constantes. Nous avons besoin de davantage de projets de démonstration pour prouver son efficacité en conditions réelles. Ce n'est que lorsque nous aurons démontré cette robustesse que le secteur suivra plus rapidement", estime la professeure De Belie.

Quand une fissure devient un signal

Le béton autocicatrisant modifie notre approche de la conception. Les fissures ne sont plus de simples dommages, mais le déclencheur d'un processus de réparation. Cela donne aux concepteurs une plus grande marge de manœuvre pour aborder la limitation de la fissuration de manière moins conservatrice et se concentrer davantage sur la durée de vie. Lors de la phase d'exécution, cette technologie impose d'intégrer des capsules ou des polymères dès la centrale à béton, ainsi qu'un contrôle qualité adapté. En phase d'exploitation, elle peut se traduire par une réduction des inspections, un besoin moindre en réparations et une prolongation de la durée de vie fonctionnelle.

Sur le tronçon Oosterweel, l’UGent et le fabricant belge Uvecom ont testé pour la première fois en Belgique le béton autocicatrisant. Pour ce faire, des cultures mixtes de bactéries uréolytiques ont été ajoutées au béton
Sur le tronçon Oosterweel, l’UGent et le fabricant belge Uvecom ont testé pour la première fois en Belgique le béton autocicatrisant. Pour ce faire, des cultures mixtes de bactéries uréolytiques ont été ajoutées au béton
Le béton autocicatrisant, environ 3,5 m³, a été utilisé pour la fabrication de la dalle de couverture d’un regard d’inspection
Le béton autocicatrisant, environ 3,5 m³, a été utilisé pour la fabrication de la dalle de couverture d’un regard d’inspection
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"Le secteur de la construction est conservateur et fortement normé, ce qui ralentit l'introduction de nouveaux matériaux. Cependant, dès que les analyses de cycle de vie et les indicateurs de durabilité prendront plus de poids, cela ouvrira la voie à l'innovation. Les autorités publiques peuvent jouer un rôle de modèle à cet égard. Si la durabilité des matériaux est explicitement intégrée dans l'évaluation des projets, nous pourrons tester et développer de nouvelles solutions. Cela ouvre également de nouvelles perspectives pour les concepteurs, qui pourront se montrer moins conservateurs en matière de limitation de la fissuration pour se focaliser davantage sur la durée de vie", conclut Nele De Belie.

De la promesse à la norme

Les dix prochaines années détermineront si le béton autocicatrisant parviendra à s'imposer. Des projets de démonstration de plus grande envergure doivent prouver sa valeur ajoutée, tandis que les nouvelles générations de capsules deviennent plus robustes et plus compatibles. "Des combinaisons de systèmes, comme l'association de bactéries et de polymères dans un même mélange, peuvent accroître l'efficacité. Et dès que les normes intégreront les performances en conditions réelles, le béton autocicatrisant pourra évoluer de la promesse au statut de norme.

Il ne faut évidemment pas l'appliquer partout, mais sur des sites où les dommages ont de lourdes conséquences ou là où la maintenance est difficile, le béton autocicatrisant peut bel et bien apporter une valeur ajoutée. C'est une technologie qui ne se contente pas de réparer, mais qui empêche également les dommages de se développer. Cela la rend particulièrement pertinente pour l'avenir des matériaux de construction durables", conclut Nele De Belie.

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